CHAPITRE DIX

 

Le Roi Lear se trouvait à côté du magasin des Cobb, dans le même pâté d’immeubles que le Dragon Bleu, l’atelier de réparations de Russel Patch, la boutique d’Andy et un magasin qui fournissait à la communauté des livres de prières brodés et des panties noirs, garnis de dentelle rouge. Ben avait sa boutique dans une maison semblable à celle des Cobb, mais moitié moins grande et deux fois plus délabrée.

Qwilleran gravit les marches gelées. À travers les vitres sales, il distingua un mélange confus d’objets de toutes sortes, de meubles poussiéreux, de cuivres ternis, de verres malpropres et d’articles dépareillés. La seule chose qui retint son attention fut un chaton endormi sur un coussin de velours, le menton enfoui entre ses pattes. Il se trouvait au centre d’une table chargée de bibelots fragiles et Qwilleran imaginait avec quelle légèreté le petit animal avait dû se frayer un chemin entre les gobelets et les tasses à thé.

En voyant entrer son visiteur, Ben Nicholas se leva et tendit les bras dans un geste grandiloquent de bienvenue. Il portait un épais pull-over de sport qui accentuait ses formes rebondies. Sa tête était coiffée d’un chapeau haut de forme qu’il retira pour saluer.

— Comment vont les affaires ? s’enquit le journaliste.

— Mal, sans intérêt, ni profit.

Qwilleran prit un masque à gaz datant de la Grande Guerre et l’examina.

— Trésor historique, dit Ben, il est arrivé ici sur le Mayflower.

— En 1620 ? Voilà qui est curieux, en vérité ! J’ai appris que vous aviez fait du théâtre ?

Le petit homme replet se redressa de toute sa taille.

— Notre Frère Laurence fut acclamé à Broadway, notre Gidberry fut salué par la critique, notre Bottom est resté inoubliable… mais que se passe-t-il, monsieur, vous pâlissez ?

Qwilleran fixait le chat sur son coussin.

— Un admirable exemple de l’art du taxidermiste. Vous plaît-il ?

— Absolument pas, protesta le journaliste, en se détournant. Quelle est votre spécialité ?

— Nous ne sommes qu’un vagabond de la nuit…

— Je vous en prie, cessez cette comédie. Si vous voulez de la publicité, répondez-moi sans détours. Avez-vous une spécialité ?

— Tout ce qui peut rapporter quelque argent.

— Depuis quand avez-vous ce commerce à Came-Village ?

— Depuis trop longtemps.

— Connaissiez-vous bien Andrew Glanz ?

— Noble, droit, vaillant, honnête compagnon. Ce fut un jour de deuil à Came-Village, quand saint Andrew connut son heure dernière.

Puis, changeant subitement de ton, il demanda :

— Et si nous allions prendre un verre à « La Queue du Lion » ?

— Non, merci, pas aujourd’hui.

À ce moment, un client qui était entré dans la boutique depuis quelques instants demanda, avec impatience :

— Avez-vous un anneau d’attelle ?

— Une minute, mon ami, nous sommes occupés.

— J’ai terminé, dit le journaliste. Un de nos photographes viendra vous voir lundi, pour prendre une photographie de vous dans votre boutique.

— Nous vous adressons nos humbles remerciements.

Nicholas souleva son chapeau haut de forme et le tint sur son cœur. Qwilleran remarqua une petite plume, plantée sur le chapeau. Il n’y avait pas le moindre doute : c’était sa plume. Il reconnaissait une lacération dans la tige, souvenir d’un coup de griffe de Koko, en jouant, la semaine précédente.

Il sortit lentement de la boutique et se tint immobile sur le haut des marches, en se demandant comment cette plume était venue sur le chapeau de Ben ? Soudain, Qwilleran ressentit un coup violent sur la tête et les épaules. Il tomba à genoux. Un bloc de neige et de glace détaché du toit venait de s’abattre sur lui. Ben Nicholas se précipita pour l’aider à se relever.

— C’est une véritable avalanche qui est tombée du sommet de la maison. Nous devrions poursuivre le propriétaire.

— Heureusement que je portais un chapeau, dit Qwilleran, en secouant la neige de ses vêtements.

— Venez boire un verre de cognac pour vous remettre.

— Non, merci. Je préfère rentrer à la maison.

Quand il eut regagné son appartement, non sans avoir gravi l’escalier avec difficulté, il fut accueilli par un Koko fou furieux. Yom-Yom s’était réfugiée en haut du bahut, les épaules dressées comme une sauterelle effrayée. Koko arpentait la pièce de la porte à la table, du lit à la fenêtre, en clamant son indignation.

— Ainsi, on est venu installer le téléphone ? J’espère que tu as mordu les mollets du représentant de la compagnie, dit Qwilleran.

En remuant interrogativement les oreilles, Koko surveilla, avec intérêt, son maître qui composait le numéro du Fluxion et donnait des instructions pour avoir un photographe, le lundi matin. Puis le chat le conduisit à la cuisine, de sa démarche raide, toute queue dressée, et suivit la préparation du dîner : des foies de poulet mijotés dans du beurre, additionnés de crème et d’un soupçon de curry.

— Koko, j’ai rejoint le club des éclopés. Notre propriétaire a mal aux reins, Russel Patch a une jambe cassée, la rouquine a le pied dans le plâtre et voilà que je me suis foulé le genou ! Je n’irai pas danser le swing, ce soir, au Club de la Presse.

— Yaô ! miaula Koko, d’un ton compatissant.

 

Qwilleran passait toujours ses soirées du samedi soir au Club de la Presse, récemment encore, en compagnie d’une jeune femme qui écrivait avec de l’encre noire, mais c’était de l’histoire ancienne, maintenant. Il se rendit seul au Club. Comme il montait l’escalier, il rencontra Lodge Kendall, un de ses confrères, spécialisé dans les faits divers.

— Venez, je vous offre un verre.

— Impossible, Qwill, j’ai promis à ma femme de l’accompagner pour choisir un arbre de Noël.

— Une question, alors, quel est le quartier de la ville qui a le plus haut pourcentage de criminalité ?

— Le Strip et Sunshine Gardens se partagent cet honneur. Skyline Park commence, aussi, à poser un problème.

— Et Zwinger Street ?

— On n’entend guère parler de Zwinger Street.

— J’y ai loué un appartement.

— Vous devez avoir perdu la tête ! On n’y trouve que des taudis.

— Mais non ! Ce n’est pas si mal que ça.

— Ne déballez pas toutes vos affaires, car il est question de démolir le quartier, lança gaiement Kendall, en s’éloignant.

Qwilleran prit une assiette anglaise au buffet et la porta au bar étonnamment désert.

— Où sont tous les autres ? demanda-t-il à Bruno, le barman.

— Partis faire leurs achats de Noël. Les magasins restent ouverts jusqu’à neuf heures du soir.

— Êtes-vous jamais allé chez un brocanteur, Bruno ? Êtes-vous collectionneur ?

— Oh ! oui, je collectionne les fouets à champagne. J’en ai près de dix mille, avec le nom de tous les bars du pays.

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Je parlais d’antiquités. Je viens d’acheter un écusson en fer forgé provenant d’un château écossais. Il doit bien avoir trois siècles.

— Voilà ce que je reproche aux antiquités, dit Bruno, en secouant la tête, elles sont si vieilles !

Qwilleran termina son verre et fut heureux de repartir pour Came-Village où l’on trouvait des sujets de conversation plus passionnants que des cadeaux de Noël ou des collections de fouets à champagne. Personne au club ne s’était aperçu qu’il boitait.

Arrivé devant la maison des Cobb, il leva les yeux vers le toit à la Mansart, dont la pente douce gardait toujours sa couverture de neige. Le toit de Mary également. Seul, celui de Ben, bien que de style identique, avait été nettoyé par cette avalanche.

Il trouva les chats sur leurs trônes dorés, selon les règles d’un protocole solidement établi : Yom-Yom toujours à la gauche de Koko. Il leur découpa la tranche de jambon qu’il avait ramenée du buffet du Club, puis il s’installa devant sa machine à écrire et se mit au travail.

Koko sauta sur la table pour suivre avec curiosité le mécanisme du chariot. Qwilleran s’étant arrêté pour réfléchir sur une phrase, Koko en profita pour frotter son menton sur un levier et déclencher la marge.

Le journaliste eut deux autres distractions, au cours de la soirée. D’abord des piétinements et des coups sourds retentirent au-dessus de sa tête, ensuite, une odeur appétissante lui parvint, à travers le palier. Peu après, quelqu’un l’appela par son nom. Il alla ouvrir. Iris Cobb se tenait là avec un grand plateau de cuivre.

— Je vous ai entendu taper à la machine et j’ai pensé que vous aimeriez prendre une collation. Je viens de terminer mes pâtisseries de Noël.

Sur le plateau étaient disposés un service à café en porcelaine et deux tasses. Qwilleran fut irrité par cette interruption, mais la vue du gâteau au chocolat, fourré de frangipane, l’adoucit.

— J’ai passé la soirée devant mon fourneau, dit-elle, en entrant. Tous les brocanteurs sont en haut pour mettre au point la soirée de Noël. C. C. a aménagé le grenier pour ce genre de réunion. Il l’appelle le Paradis perdu. Oh ! Mon Dieu, vous boitez ? Que vous est-il arrivé.

— Je me suis foulé le genou.

— Il faut faire attention, les genoux sont des articulations fragiles. Asseyez-vous sur le fauteuil Morris en étendant votre jambe sur ce tabouret. Je vais placer le plateau sur la table à thé entre nous.

Elle se laissa tomber de tout son poids sur une chaise qui craqua et ne remarqua pas Koko qui l’observait d’un œil critique, du haut de la cheminée. Pendant que Qwilleran dégustait le gâteau moelleux et encore tiède, Mrs. Cobb reprit :

— Je viens d’apprendre que vous étiez chroniqueur spécialisé dans les crimes.

— Plus maintenant. Qui vous a dit cela ?

— Le Dragon. J’étais allée lui emprunter de la cire. Elle m’a appris que vous vous étiez rendu célèbre à New York… aussi, j’ai craint… je me demandais si vous n’étiez pas là pour une enquête… Voyez-vous, je n’ai jamais imaginé que la chute d’Andy pouvait ne pas être accidentelle et je ne voudrais pas que vous ayez mal interprété ce que j’ai pu vous dire.

— Rassurez-vous, je ne m’occupe plus de ce genre de reportage, depuis bien longtemps.

— Je suis heureuse de l’apprendre, dit-elle, en se détendant. Est-ce que ce mur tapissé ne vous fatigue pas les yeux ? Avoir toutes ces pages de livres devant moi, quand je suis couchée, me rendrait folle. Elles ont été fixées avec une colle spéciale qui s’enlève facilement, aussi vous pouvez les retirer, si elles vous gênent.

— À vrai dire, j’aime assez ce mur déclara Qwilleran, en prenant une seconde tranche de gâteau. Il y a un mélange de Don Quichotte et de Samuel Pepys qui ne manque pas de saveur.

— Chacun ses goûts. Partez-vous pour Noël ? Je serais ravie de m’occuper de vos chats.

— Non. Je n’ai pas de projets. Juste une soirée au Club de la Presse pour le réveillon. Koko, s’écria-t-il, cesse de tourmenter Yom-Yom ! Ils sont tous les deux coupés, mais Koko a parfois des jeux brutaux pour bien prouver qu’il est un garçon.

Iris sourit, en versant une seconde tasse de café.

— Si vous êtes seul pour Noël, vous devriez déjeuner avec nous. C. C. va préparer un grand arbre de Noël et mon fils viendra de Saint Louis. Il travaille chez un architecte. Son père – mon premier mari – était professeur. Je vous ai dit que j’avais une licence d’anglais, mais je ne lis plus. Dans ce métier, on n’a plus le temps de rien faire.

Elle continua son bavardage que Qwilleran écoutait distraitement. Il aurait préféré qu’elle se montrât moins envahissante. Il espérait qu’elle s’en irait, avant le départ des brocanteurs de leur « Paradis perdu ». Ses intentions étaient pures, il n’en doutait pas. Son exubérance n’était qu’un manque de tact. Elle n’était pas très intelligente et ses efforts pour le persuader que la mort d’Andy était accidentelle avaient quelque chose de pathétique. Devinait-elle que son mari pourrait se trouver impliqué, si le meurtre était prouvé ?

— … il est mort d’un empoisonnement alimentaire. Un cas très rare de botulisme, disait-elle.

— Qui ? demanda Qwilleran.

— Mon premier mari. Je savais qu’un événement tragique le guettait, je l’avais lu dans ses mains. Je sais lire les lignes de la main. Voulez-vous connaître votre avenir ?

Il tenta de refuser, mais elle s’empara de sa main droite et se pencha dessus.

— Une paume très intéressante remarqua-t-elle, après avoir chaussé ses lunettes.

Au même instant un concert de miaulements furieux éclata dans la pièce. Koko s’était jeté sur Yom-Yom avec un hurlement sauvage. Yom-Yom se mit à crier en rendant coup pour coup. Ensemble, les deux chats roulèrent sur le tapis, faisant voler des poils de tous les côtés. Mrs. Cobb sauta sur ses pieds, en s’écriant :

— Seigneur ! Ils vont s’entre-tuer !

Se mettant péniblement debout, Qwilleran claqua dans les mains et frappa la première croupe qui se présenta. Koko eut un grognement de colère, tandis que Yom-Yom en profitait pour s’enfuir. Koko se lança à sa poursuite. La petite chatte sauta par-dessus le bureau, tourna autour du fauteuil Morris, passa sous la table à thé, Koko à ses trousses.

Ils firent ainsi plusieurs fois le tour de la pièce, Qwilleran vociférant, Iris Cobb gloussant, Yom-Yom se réfugia sous la table à thé et Koko atterrit au-dessus. Qwilleran eut la chance d’attraper la cafetière, mais Koko patina sur le plateau, projetant en l’air le pot de crème et le sucrier.

— Le tapis ! s’écria Mrs. Cobb, une serviette, vite, je vais chercher une éponge mouillée.

Elle sortait en courant de l’appartement au moment où les brocanteurs commençaient à descendre du grenier.

— Que se passe-t-il ? demandèrent-ils, qui a-t-on assassiné ?

— Ce n’est qu’une querelle de famille, expliqua le journaliste, en désignant ses chats d’un signe de tête.

Koko et Yom-Yom étaient tranquillement assis, l’un près de l’autre, sur le fauteuil Morris. La chatte paraissait douce et heureuse, tandis que Koko lui léchait affectueusement l’oreille.